Dimanche 11 avril 2021

Culte du dimanche 11 avril 2021




Par Judith van Vooren



Lectures


1 Pierre 1,3-9


Jean 20,19-31



Prédication


Si les quatre évangiles témoignent tous du Christ ressuscité, il est intéressant de voir ce que chaque évangéliste introduit comme particularité dans son récit. Pour Jean ce sera l’indication du temps écoulé entre la première parution de Jésus aux disciples et la deuxième parution, ‘huit jours plus tard’.

Huit jours se sont écoulés depuis le témoignage enthousiaste des disciples auprès de Thomas ‘Nous avons vu le Seigneur’ et la confession de foi conditionnelle et négative de Thomas ‘Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point.’

 

Reprenons donc cette particularité de l’évangile selon Jean, Huit jours plus tard, huit jours pour apprivoiser la résurrection. N’est-ce pas un peu trop court ? Nous avons vu , lors de notre culte de Pâques, à quel point le message de la résurrection était et reste in-croyable. Et je suis certaine, qu’en rentrant chez vous, dimanche passé, certains d’entre nous se sont demandé : Comment croire au-delà du tombeau ? Cela fait des années que j’essaie et cela est toujours aussi difficile…

Évidemment, huit jours est plus que huit jours calendrier ; les huit jours, une semaine de création nouvelle, y compris le jour de repos, est pour Jean une figure de style.

‘Huit jours’ indique que  de l’eau a coulé sous les ponts… Des larmes ont peut-être eu le temps de sécher, des colères ont eu le temps d’être avalées, les déceptions ont eu le temps d’être dépassées, la peur a perdu peut-être de son intensité… Huit jours donc, c’est le temps nécessaire pour grandir et mûrir, le temps d’une vie en somme ;  temps que les autres disciples laissent patiemment à Thomas, sans lui reprocher quoique ce soit. Ni son refus de croire, ni son exigence de preuves tangibles. Après tout, n’ont-ils pas eu eux-mêmes une chance inouïe de voir et d’entendre Jésus ressuscité ? Et n’étaient-ils pas, eux aussi, passé par la case de in-croyance ? Malgré l’annonce  enthousiaste de Marie ‘J’ai vu le Seigneur’, les disciples sont restés cloîtrés chez eux. Leurs portes fermement closes. La peur avait gagné tout leur être et le ‘voir’ de Marie n’avait pas suffi pour délier  les  chaînes qui leur serraient le cœur….

 

Jean introduit ici la dimension communautaire. Il y a Marie et les autres, les autres et Thomas. On ne croit pas seul.e, mais toujours en lien avec des frères et des sœurs. En lien avec ceux et celles qui nous ont précédés et dont nous héritons les textes, les récits et les témoignages. En lien avec nos contemporains qui nous confient leur foi ou leur doutes. Ceux et celles avec qui nous revisitons ces vieux textes et témoignages.

La plus belle image de cette communauté de foi reste pour moi le récit de la guérison de l’homme paralysé, porté jusqu’à Jésus par ses quatre amis. Lorsque Jésus voit la foi de ces amis , il guérit l’homme paralysé à cause de cette foi porteuse d’espoir pour autrui. A eux cinq, ces hommes forment une église, car la foi des uns porte le doute, le découragement et le désespoir des autres. Il en a toujours été ainsi.

Mais au sein de cette communauté, se détache , à un moment ou un autre, toujours l’individu ; à côté de la dimension communautaire de la foi, à côté du ‘nous’, il y a un ‘voir’ exclusif et personnel qui s’exprime à la première personne du singulier. Un voir qui me laisse seul.e avec mon Dieu. Par cette foi personnelle et particulière je viens colorer le mosaïque de la communauté.

 

Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises manières de croire et de comprendre l’histoire de Dieu avec les hommes. On peut avoir sa conviction, mais dans cette affaire, comme dans bien d’autres d’ailleurs, la diversité est à considérer comme une richesse, l’unité comme un défi . Et disons-le nous bien, l’ouverture à l’autre garantit une place à chacun, chacune d’entre nous. Voici un danger qui guette chaque communauté : à vouloir trop se définir, elle risque de voir s’échapper une part importante de la révélation qui est si complexe et si riche qu’elle a besoin de la pluralité  d’un ‘nous’, d’un ‘vous’.

D’ailleurs , Jésus vient au milieu de son Église, et c’est à elle en tant que ‘vous’, en tant que communauté multicolore et complexe, qu’il donne sa paix ainsi que son esprit et le pouvoir de pardonner les péchés.

 

L’évocation du pardon des péchés peut étonner à cet endroit. Pourtant, l’appel au pardon est un élément essentiel et directement en lien avec la paix reçue au bénéfice du groupe. Le pardon s’impose chaque fois que la cohésion de la communauté est mise à mal par des actions, des paroles ou encore par des négligences qui portent atteinte à l’intégrité d’un membre. Pardonner c’est refaire de la place à celui ou à celle qui s’était placé.e dans les marges en voulant y pousser les autres. C’est le moment de réparer et  de retisser le lien fraternel, patiemment, jusqu’à ce que la paix reçue soit à nouveau paix partagée.

 

L’introduction du huitième jour est aussi une manière pour Jean de renouer avec la symbolique de la Genèse que l’on connaît déjà du début de son évangile : Au commencement était le Verbe et le Verbe était tourné vers Dieu, et le Verbe était Dieu. En faisant ce rappel de la Genèse, Jean nous dit : en Christ la création tout entière reçoit un nouvel éclat. Lorsque Thomas découvre cela, il s’exclame : Mon Seigneur et mon Dieu ! Cette confession de foi positive est à la hauteur de son affirmation négative huit jours plus tôt. Thomas exprime l’unité du Fils et du Père. Jésus est le Verbe de Dieu, Parole agissante par qui la création entière se relève et retrouve sa splendeur, tel est le message que Jean nous transmets à travers son évangile.

 

La deuxième particularité de l’évangile selon Jean concerne la manière dont le quatrième évangéliste, bien plus encore que Luc qui , avec Jean, est le seul à évoquer les mains et les pieds de Jésus, souligne la présence des blessures de Jésus ; les traces laissées par les clous et l’épée rappellent l’épouvante de la mort violente de Jésus. C’est précisément par ces traces que Thomas veut identifier le Christ ressuscité. Traces qu’il veut toucher afin qu’il voie…

 

De quoi les traces des clous et de la lance sont-ils les signes ? Pourquoi Jean nous transmet-il ce besoin de toucher la réalité de la souffrance de Jésus ?

 

D’abord , on peut penser qu’il s’agit d’un thème théologique ; voir et toucher les plaies est une manière de dissiper le soupçon que la résurrection n’était rien d’autre qu’un mirage, une vision de l’esprit.  Mais ce thème n’épuise pas le sens du toucher.

On connaît l’importance du toucher dans les évangiles. Souvent, quand Jésus guérit , il touche les personnes. Oui, en touchant il guérit. Il touche les yeux d’un aveugle, il touche la peau squameuse d’un lépreux… Il touche et se laisse toucher. Une femme  souffrante de pertes de sang depuis douze ans touche seulement le bord de son manteau, immédiatement l’hémorragie s’arrête, elle est guérie.  

Ainsi, le toucher est le lieu d’une communion. Le toucher indique une histoire commune, une joie ou une peine partagée.

Quand Thomas exprime le besoin de toucher les plaies ouvertes de Jésus, quelle est l’histoire commune qu’il envisage ? Les mains blessées de Jésus ne portent-elles pas les stigmates de nos actions et de nos silences coupables ? Et ne devons-nous pas en déduire que ces blessures sont aussi les nôtres ? Jean, plus que les autres, fait-il de ces blessures, ces blessures jusqu’à mort, le lieu où doit être proclamée la vie ?

Si telle est la signification du geste, Jean aborde la question: Comment croire au cœur même de l’indicible horreur ? Horreur d’une mort injuste et atroce ?

En permettant à Thomas de voir et de toucher, de voir par le toucher, Jésus  invite Thomas à s’approcher de cette souffrance, et à faire sienne l’espérance qui jaillit au cœur même du déchirement et de la détresse.

 

Il y a quelque chose , une proximité indicible, une intimité puissante entre le disciple et son Seigneur que seul Thomas connaîtra ; le texte ne dit pas que Thomas touche effectivement la chair blessée du Christ, comme si cela n’est plus strictement nécessaire, comme si Thomas a vu à travers les blessures du ressuscité la profondeur de toute  blessure capable de mettre à genoux l’humain.  Mais plus que la blessure, au-delà de la blessure , il voit le Christ vivant.

 

Ainsi Thomas montre qu’il est possible de croire  tout en prenant la réalité telle qu’elle est , marquée comme elle est par la souffrance et par la mort ; croire  donc au cœur de la peine et du chagrin que peut provoquer la maladie ou la mort, croire au cœur de l’absurde , croire au cœur du chaotique d’une dépression ; croire au cœur de toute situation qui nous plonge dans les abîmes d’un désarroi profond…. Par cette suggestion du toucher des blessures, le récit de Thomas fait le lien entre les réalités les plus redoutables et la présence créatrice de Dieu en Jésus.

 

Quand nous avons du mal à croire, du mal à espérer, Jésus lui-même nous tend la main. Une main marquée par la souffrance, mais une souffrance traversée et surmontée, une main marquée par la trahison, mais une trahison pardonnée, une main marquée par la mort, mais une mort vaincue. Et c’est un signe très fort comme il y en eut tant d’autres, nous dit Jean. Signe qui n’a d’autre but qu’en croyant, nous ayons la vie au nom du Christ.


Amen